Le 12 septembre 2026 paraîtra, lors de notre assemblée générale, notre livre « Bozouls, des femmes… des hommes… et leurs racines ». Comme dans nos éditions précédentes nous y étudions l’histoire, le patrimoine, certaines généalogies, certains hameaux ainsi que les personnalités.
Certains événements de la petite histoire de Bozouls ne sont pas relatés dans cet ouvrage, mais parce qu’ils peuvent donner un éclairage particulier sur une époque nous avons souhaité vous en présenter certains.
Le document ci-après, dont le texte est repris dans son intégralité, est de ce nombre. Il s’agit « d’une plainte » d’un paroissien de Brussac contre le curé du village. Cette lettre n’est pas anonyme, même si le rédacteur ne souhaite pas que son identité soir révélée ; elle est signée « Maurel » qui est bien un patronyme présent à Brussac en 1887.
L’auteur de la dénonciation évoque un certain nombre de disfonctionnements du curé de Brussac, l’abbé MONCET. Ce sont surtout des absences au moment de donner les derniers sacrements aux mourants, ou le baptême aux nouveau-nés (à une époque où la mortalité enfantine est encore élevée). Mais il y aussi les manquements à l’enseignement du catéchisme et le comportement public jugé indigne d’un prêtre. « Maurel » insinue également que la vie privée du curé serait scandaleuse.
« Maurel » a envoyé sa lettre au Préfet de l’Aveyron, car depuis le Concordat les curés sont assimilés à des fonctionnaires rémunérés par l’Etat et qui sont donc sous l’autorité de son représentant. Il aurait pu l’adresser à Mgr Ernest BOURRET évêque de Rodez qui dans cette organisation « bicéphale » avait compétence pour en connaître. Le rédacteur de la plainte demande la mutation ou à minima le retrait de la rémunération. La mutation était une sanction grave, nécessitant la mise en œuvre d’une procédure lourde, avec l’accord des autorités ecclésiastiques et séculières.
La date, 1887 a également son importance. Il s’agit d’une période marquée par l’anticléricalisme ; dix ans plus tôt déjà, Léon GAMBETTA s’exclamait à la tribune de l’Assemblée : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Quelques années encore et seront votées les lois de séparation des Eglises et de l’Etat. « Maurel » semble jouer de ce contexte en sous-entendant : « le gouvernement de la république est si faible vis-à-vis de cette sorte d’employés » ou encore « nous achèverons de croire que l’état craint le clergé ».
Cette lettre a-t-elle atteint son but ? Il semblerait bien que oui car en avril 1887 l’abbé MONCET est nommé curé de Golinhac où il ne demeurera que bien peu de temps puisqu’il décède le 27 avril 1887.
Voici le texte de cette lettre (AD12 2 V 72) :
Commune de Bozouls Février 1887
Mr le Préfet
Je prends la liberté de vous faire part de mon indignation, qui est aussi celle de toute la paroisse, vis à vis de la conduite du curé de Brussac dont je suis un des paroissiens. Depuis plusieurs années tout le monde se plaint de ses nombreuses absences toujours croissantes et de sa conduite dévergondée qui est devenue proverbiale dans la contrée.
Il me semble que le pasteur de la paroisse devrait plus qu’aucun autre employé, prêcher d’exemple et être assidu à son poste puisqu’il est payé pour cela. Or il arrive qu’il est absent les trois quarts de temps et je n’exagère rien. Quand un malade est à sa dernière heure on va naturellement chercher le curé de la paroisse pour confesser le moribond. A peine a-t-on frappé à sa porte qu’une de ses servantes se présente et nous répond invariablement « Monsieur le curé n’y est pas, il ne rentrera pas probablement de quelques jours et je ne sais pas où il est ». De là il faut courir à la paroisse voisine et si le curé de cette paroisse est encore absent parce qu’il a dû assister à une de leurs trop nombreuses orgies, voilà que le malade a décédé quand on revient avec la chance d’avoir enfin trouvé un confesseur quelconque. Ces faits ne sont pas rares chez nous puisqu’on pourrait citer des familles où ces cas forcés de morts civiles ont eu lieu plusieurs fois de suite dans la même maison.
Il en est de même pour les naissances, puisqu’un grand nombre d’entre nous ont été baptisés par des prêtres voisins. Et si par hasard votre curé est chez lui quand on a besoin de son ministère, il objecte souvent qu’il n’a pas le temps et qu’il a à faire ailleurs où on l’attend d’une manière plus pressante ou plutôt plus intéressante pour lui.
Nous n’avons que deux employés dans notre paroisse, l’instituteur et le curé : mais autant le premier est un modèle sous tous les rapports, autant le second est un sujet continuel de scandale à cause de ses actions et de sa conduite qui sont toujours en contradiction avec son métier et avec les intérêts véritables de la paroisse.
Le catéchisme que le gouvernement devrait imposer à tout curé en dehors des heures de l’école et autant de temps que la classe est imposée à l’instituteur sous peine de suspension de traitement s’il ne le fait pas, le catéchisme est complètement négligé par lui, aussi nos enfants commencent sur ce point à entrer dans l’idiotisme qui s’empare peu à peu de notre curé, il ne le fait jamais un mois complet. Cette année il n’est pas encore commencé et n’en fera probablement pas sous prétexte qu’il est malade. Sa maladie doit venir du cerveau puisque cet hiver, ses absences sont plus nombreuses et elles augmentaient encore davantage à mesure que la couche de neige augmentait.
Le dimanche, au lieu d’être à son poste, on le rencontre parfois l’après-midi à faire le fanfaron dans les allées des enchères publiques du notaire voisin. Si quelqu’un veut lui faire observer que sa place serait plutôt dans sa paroisse que sur le champ de foire (car il n’en manque aucune) il répond que sa conduite ne regarde personne et qu’il n’a de compte à rendre qu’à Dieu seul.
S’il est question de son traitement, il affirme que jamais aucun gouvernement au monde n‘a le droit de supprimer le traitement à un prêtre et qu’il se moque de tous nos gouvernements à cet égard, mouchard et hypocrite, il se dit de tous les régimes et il les trompe tous. Malheur aussi au paroissien qui le critiquent, à son tour il le flagelle du haut de sa chaire, et non seulement il lui refuse son ministère, mais encore il le dénigre et le calomnie auprès de qui que ce soit, pendant ses nombreuses pérégrinations.
Tout le monde sait que sa conduite privée est des plus suspectes, et que sa conduite publique est des plus fausses. Quiconque le connait le tient pour un homme méprisable et dangereux. On ne trouverait pas son pareil à vint lieux à la ronde.
Monsieur le Préfet, quoique ma plainte paraisse un peu verte, elle ne relate pas seulement le vintième des faits qui se trouvent à son actif, et si Mr le maire de notre commune, ou les personnes de notre paroisse auprès desquelles il vous plairait de vous renseigner voulaient parler juste, elles pourraient vous édifier encore davantage sur ce sujet. Depuis longtemps déjà, la paroisse entière, indignée de la conduite de son curé, est encore plus étonnée de voir que le gouvernement de la république est si faible vis-à-vis de cette sorte d’employés en particulier qui lui coûte tant et qui est si peu à son devoir. Alors pour ce qui nous concerne, nous désirons vivement le déplacement de notre curé, ou du moins la suspension de son traitement jusqu’à sa conversion. Si nous n’obtenons pas satisfaction, nous achèverons de croire que l’état craint le clergé, et que puisque celui-ci semble moralement être le plus fort, nous devrons aussi nous-même nous ranger dans l’occasion du côté du plus fort, quoique à nos yeux il soit indigne de nos sympathies.
Quoique je ne désire pas que mon nom soit connu, j’affirme que tout ce que j’ai écrit ci dessus est vrai et qu’au besoin je saurais le répéter encore en faisant approuver la présente plainte par la très grande majorité des paroissiens. Mais nous sommes tous persuadés que la présente déclaration suffira et que la Préfecture, édifiée depuis longtemps sur cette caste, agira sans prendre d’autres précautions inutiles.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’assurance de mon entier dévouement et celui de toute la paroisse qui met en vous toute sa confiance et son espoir.
Maurel