Une FILATURE de LAINES du PAYS à NANT (Aveyron)

Familles ARNAL et GUILLOU
dimanche 5 mars 2023
par  Monique et Alain BONNEMAYRE , Suzanne BARTHE

Nous vous proposons aujourd’hui des témoignages recueillis en 1997 par Monique et Alain BONNEMAYRE, concernant UNE FILATURE de LAINES du PAYS (Teinture et tricotage) installée à NANT de 1884 à 1967. Il s’agit là de témoignages fort intéressants tant sur le plan de l’histoire locale, que sur le plan technique et sociologique, ainsi que sur les plans généalogique et démographique. Merci à Monique et Alain pour ces témoignages du passé !

En 1884, Charles Arnal, grand-père de Jean Guilhou, avait acheté la filature avec ses machines.

JPEG - 464.5 ko La filature de Jean Guilhou, à Nant, a fonctionné jusqu’en 1967. [1] Elle était située en contrebas de « l’Herbe du Claux », à côté d’un moulin et dominait la Dourbie, près du pont de la Prade. Les canaux qui proviennent du Durzon et qui traversent le village se séparaient en deux pour alimenter en énergie, d’une part le moulin, d’autre part la filature, en remplissant un grand bassin que l’on appelait la « gourgue ». [2]

  • En bas du bâtiment, la batteuse à laine ; à côté, les quatre machines qui ont à peu près la même taille et dans lesquelles la laine passe tour à tour.
  • A l’étage, le métier à filer, une mule-jenny qui datait de 1880 et la doubleuse.
  • Encore plus haut, le retordoir et les anciennes machines qui servaient à tisser le drap.
  • Dehors, le grand chaudron en cuivre pour teindre la laine et le bassin pour la laver et la rincer. Des grillages sur des piquets pour la faire sécher.
    PNG - 5.9 Mo Ci-dessus Implantation de la filature avec ses différents niveaux - croquis d’ Alain BONNEMAYRE
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Le tout fonctionnait avec la force hydraulique. Une conduite forcée traversait, sous les bâtiments et amenait l’eau à une turbine qui, par un système d’axes et d’engrenages, faisait tourner toutes les machines.

Charles Arnal [3]ne savait pas se servir du métier à filer. Le fileur en place, jaloux de sa machine, ne voulait pas qu’on la lui dérègle. Pendant 30 ans Joseph Portalès, un ouvrier qui avait appris le métier à Lodève, a fait fonctionner la mule-jenny. [4] Il habitait St-Jean du Bruel et faisait le trajet à pied, par tous les temps, sauf les dernières années où il venait en vélo. La filature n’a pas fonctionné pendant la guerre de 14-18 car Portalès était à la guerre.

Jean Guilhou se souvient encore du tisserand, qui avant 1914, tissait le drap de laine. C’était le père de Marius Devèze, qui a été curé de L’Hospitalet. [5] Ce drap de laine servait à fabriquer des vêtements et des couvertures blanches, rayées de rouge, appelées « flessades ».

Après le décès de Charles Arnal, la famille Guilhou reprend la filature, en 1932. Jusque-là, la filature avait fonctionné comme à l’origine, la laine filée était livrée en pelotes de 100g, exécutées avec une pelotonneuse à main.

En 1936, Jean Guilhou épouse Yvonne Arnal, employée des PTT à St-Jean du Bruel.

Après diverses transformations, la filature reprend une nouvelle activité. Le fileur est toujours Joseph Portalès.

En 1939, Jean Guilhou est mobilisé et la filature ferme. Quand il rentre de captivité, Joseph Portalès a pris sa retraite. Jean Guilhou était allé apprendre à filer chez M. Dueyme, à Rodez, en 1934, où il y avait déjà un renvideur et des machines plus modernes. Il forme comme fileur un jeune cousin, Jean Arnal, qui file pendant quelques années. Il emploie des femmes pour les autres machines, Yvonne Frayssignes y est restée longtemps.

PNG - 1.6 Mo Pendant la guerre, Jean Guilhou avait hérité d’une tante, modiste, un magasin qui existe toujours, Place du Claux. En 1943, son épouse, Yvonne Guilhou quitte son emploi et y vend du linge de maison, des vêtements de confection et, bien sûr, les produits de la filature : la laine de pays en écheveaux, des combinaisons, des pull-overs et des chaussettes. Jean Guilhou fait des tournées dans les environs, ainsi que les foires, encore nombreuses à cette époque.

En 1945, Yvonne Jouffrey [6]. entre à la filature. Cette jeune fille apprit le fonctionnement de la mule-jenny. Elle fut la première femme à tenir l’emploi du fileur, jusque là réservé à un homme.

Elle restera 17 ans à la filature, jusqu’à son mariage en 1962. Elle sera ainsi la dernière fileuse.

PNG - 3.8 Mo En 1951, Jean Guilhou confie les tournées à Jean Deniort. A partir du 15 avril 1951, Jean Deniort est employé pour faire des tournées. Au volant d’un Renault de couleur bordeaux, aménagé, qui portait l’inscription : «  Au Plaisir d’Acheter », il sillonne les routes des Cévennes jusqu’à Dourbies et l’Espérou, du Causse Noir et du Causse du Larzac. «  Dans les foires, on y allait à deux, souvent avec Jeannette, mon épouse, Sauclières, St-Jean du Bruel, à Alzon, Le Vigan, Lanuéjols, Veyreau, Meyrueis, Lodève. ».

Au cours de ses tournées, en plus de la vente des vêtements, il procédait à des échanges : les gens lui confiaient de la laine brute, lavée une première fois, qu’il leur rapportait au passage suivant, filée et teinte à la filature. Chez des femmes âgées, à Veyreau surtout, où il passait le deuxième dimanche du mois, il laissait de la laine pour qu’elles tricotent des chaussettes d’hommes qu’il reprenait pour les vendre.

Les femmes achetaient de la laine blanche pour faire leurs chaussettes, sous le genou ; les grands-mères la prenaient noire et se tricotaient des bas qu’elles maintenaient avec un élastique au-dessus du genou. Souvent, pour consolider le talon, elles ajoutaient au fil de laine un fil de coton à repriser.

Parmi les vêtements qui ne se font plus actuellement, les blouses : blouses noires d’écolier, boutonnées sur le côté, avec un liseré bleu ou rouge autour de l’encolure et tout le long de la patte de boutonnage ; blouses pour fillettes en vichy ou en zéphyr bleu, rose ou rouge ; blouses des élèves pensionnaires des collèges, obligatoires dans le trousseau : grises pour les garçons, beiges pour les filles.

Quant aux femmes qui portaient toujours le deuil, ou, au bout d’un an le demi-deuil de quelque parent, elles avaient des blouses noires avec des petites impressions, souvent des fleurs, grises, mauves ou bleues.

« J’ai vendu des quantités de vestons noirs, de gilets, les devants en velours, le dos en satin, de pantalons de moleskine, ou encore en velours côtelé noir, de caleçons, de ceintures de flanelle (trois mètres à enrouler autour de la taille). Pour les femmes, des culottes ouvertes à jambes, molletonnées pour l’hiver, en finette rayée avec un petit volant pour l’été. J’oublie les bérets, les casquettes et les chapeaux de paille. Je vendais aussi beaucoup de toile à matelas. Des vieux paysans m’achetaient des lençols en patois, ou draps de fatigue, sortes de draps en toile de jute de 2m sur 2 ou 2,40m sur 2,40, qui, remplis de foin, les quatre coins attachés ensemble, se portaient sur le dos  » se souvient Jean Deniort.

Certaines clientes n’aimaient pas que leurs voisines voient ce qu’elles avaient acheté. « A la Resse  », raconte Jean, «  j’aboutissais au cap d’un serre et je cornais. J’avais là trois clientes. La première se dépêchait : servisse me vite !. Sitôt servie, elle enfouissait ses achats dans son grand sac à provisions noir et elle partait. La deuxième apparaissait à son tour : servisse me vite !, mais elle était encore là quand la troisième arrivait et lui demandait : alara, vessine, dè quas croumpat ?. L’autre se fa michanto mine et dis : Aquo té régarde ? et elle partait  ».

En 1957, il remplace la mule-jenny par le grand renvideur. Pour l’abriter, il fait démolir une vieille bâtisse et fait construire à la place un grand atelier dont le toit en terrasse servira à sécher la laine. La doubleuse et le retordoir sont descendus dans cet atelier. Ce renvideur n’a fonctionné que 6 ans, jusqu’en 1962.

La filature créée vers 1850 a cessé de tourner. Yvonne Frayssignes a continué à être employée au magasin, jusqu’à ce que Jean et Jeannette Deniort prennent la suite en 1967 jusqu’en 1987.

Les années d’après-guerre, où on manquait de tout, ont été les meilleures pour la filature. Puis il y a eu la concurrence du nylon et de la fibranne. La laine peignée a été préférée à la laine cardée, et les mélanges à la pure laine de pays. D’autres filatures ont subsisté un peu plus longtemps. Le filateur de St-Rome de Tarn s’était équipé à Villeneuvette, près de Clermont-l’Hérault, de cardes qui faisaient du bon travail. La filature de Coudols a été la dernière à fermer.

Jean Guilhou ajoute : « Peut-être qu’aujourd’hui, (1997), la vraie laine de pays, comme celle que je faisais, se vendrait bien !  »

Jean Guilhou a pris sa retraite et a fermé la filature en 1967. Jean et Jeannette Deniort ont repris le magasin à leur compte et ont continué à vendre, en plus des vêtements, de la laine des filatures de Villecomtal ou de Coudols et des grosses chaussettes de laine, jusqu’à leur retraite en 1987.

Témoignages recueillis fin d’année 1997 à Nant


[1Veuillez cliquer sur les images pour les agrandir et avoir les titres.

[2Cf. Notre ouvrage NANT, des femmes, des hommes, et leurs racines. en cliquant sur le lien suivant www.genealogie-aveyron.fr/spip.php?article1453

[3Le vingt cinq août, mil neuf cent trente un à onze heures est décédé à Revens, Gard, Charles Marc Arnal, domicilié à Nant, filateur, né le cinq novembre mil huit cent cinquante, à Nant, fils des défunts Charles Arnal et Marie Ursule Arnal, époux de Louise Virginie Vassas.

[4NDLR : Vers 1774, l’Anglais Samuel Crompton invente la mule-jenny PNG - 958.3 ko en combinant deux machines existantes, la spinning jenny et le water-frame. Les mèches de fil brut sont placées sur le râtelier de la partie fixe. Elles sont écrasées et étirées par des petits cylindres, puis s’enroulent autour d’une bobine placée sur un chariot mobile, animé par un ouvrier. En variant la vitesse des différents éléments, on obtient un fil plus ou moins fin et plus ou moins tordu, servant aussi bien pour la trame que pour la chaîne. La machine accomplit les tâches de plusieurs fileuses, permettant de diminuer fortement le prix du fil et d’accroître la production textile, désormais mécanisée. Ce modèle réduit est donné au Conservatoire en 1811 par Charles Albert, « constructeur de pompes à vapeur, de mécaniques et filatures » à Paris, qui a joué un rôle important de diffusion des techniques anglaises en France au début du XIXe siècle.
Anne-Laure Carré, responsable de la collection Matériaux. In : Dufaux, Lionel (dir.), Source  : Musée des arts et métiers. Guide des collections, Paris, Musée des arts et métiers - Cnam, 2013.

[5Après la guerre de 1914-1918 il ne restait que quelques Pénitents pour la plupart âgés. Monsieur le chanoine Lafon obtint de l’autorité diocésaine que la chapelle des Pénitents fût désaffectée et il la transforma en salle d’œuvres paroissiales.

Le dernier membre de la confrérie, Louis Devèze mourut le 13 décembre 1950 chez son fils, curé de L’Hospitalet-du-Larzac, et fut inhumé le lendemain à Nant, où il avait exercé la profession de tailleur d’habits. Il était propriétaire légal de la chapelle et peu de temps avant sa mort en avait transféré la propriété à l’association diocésaine de Rodez. Il était âgé de 91 ans. Il habitait la maison qui est aujourd’hui la propriété de M. et Mme Galliard.

[6Yvonne Jouffrey avait 16 ans quand elle a commencé à travailler à la filature de Jean Guilhou à Nant en 1945. A ce moment-là les machines étaient toutes dans les bâtiments anciens, sur plusieurs niveaux.
Yvonne a travaillé sur presque toutes les machines qui cardaient la laine, elles avaient toutes un nom, dans l’ordre, le diable, la trousse, la repasseuse et la bobineuse, d’où sortaient les fils enroulés sur deux gros bâtons, les cannelles.

Elle a appris à filer sur la mule-jenny. Dans les filatures, le fileur était, par tradition, un homme, mais pourquoi pas Yvonne, jeune et forte. Les 12 cannelles mises en place, les fils passés où il fallait, elle actionnait à la main une manivelle pour faire revenir le chariot, les fils se déroulaient, s’étiraient et se tordaient sur trois mètres. « C’était joli à voir », disait-elle. Il fallait repousser le chariot avec le genou, un petit coussin amortissait le choc. Alors là, les 144 broches tournaient, le fil se renvidait sur les broches et on recommençait jusqu’à ce qu’on obtienne des fusettes qu’on portait à la doubleuse puis au retordoir.

Il y avait aussi de la « laine nappée », sur commande pour confectionner les couvertures piquées.

Elle s’est aussi servie des machines à tricoter. Il n’y en a qu’une qu’elle n’a jamais utilisée, la surjeteuse avec laquelle on assemblait les pièces des pull-overs. « C’est Yvonne Frayssignes qui faisait ce travail minutieux. »

Plus tard la mule-jenny a été remplacée par un grand métier à filer, un renvideur, machine toute automatique, de 20 mètres de long. Il y avait un moteur électrique, mais 240 broches à surveiller. Si un fil cassait, il fallait se dépêcher de le renouer en marche avec un nœud marin qu’Yvonne sait encore faire sans hésiter.

Yvonne a travaillé 17 ans à la filature, mais elle n’en a gardé que de bons souvenirs. Elle accompagnait parfois Jean Guilhou et Jean Deniort dans les foires où ils vendaient la laine filée et les articles fabriqués à la filature. Elle se souvient aussi avoir vendangé la petite vigne de M. Guilhou, et être allée aux champignons dans le Lingas, avec la famille Guilhou, Jeannette et Jean Deniort. Ils emportaient le pique-nique et passaient de bonnes journées.

Yvonne est partie de Nant en 1962 et elle s’est mariée


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